PORTRAITS

De la même manière que nous avons l'envie de partager avec vous notre passion pour les livres et pour la poésie en particulier, nous avons aussi le désir de vous proposer régulièrement des portraits de personnalités liées au monde du livre, qu'ils soient auteurs, éditeurs, ou juste passionnés par les même livres qui nous portent 

Isabella Checcaglini

Comme premier portrait, je tenais à faire figurer quelqu'un dont le travail d'édition m'accompagne depuis qu'un jour, munie d'un gros sac à dos cette personne s'est arrêtée dans la librairie où je travaillais alors pour me présenter les livres qu'elle ''fabriquait" et diffusait elle-même. L'élégance de ses livres, les noms qui en marquaient les couvertures ( Unica Zurn, Pier Paolo Pasolini, Sandro Penna, Djuna Barnes) Mallarmé dans cette édition incroyable, sous boitier, à l'identique de ce que Mallarmé avait souhaité, y compris son choix des dessins de Redon, tout cela ne pouvait que me convaincre qu'il nous fallait présenter le travail d'Isabella Checcaglini et Ypsilon, sa maison d'édition.


Depuis, Isabella et Ypsilon ont beaucoup publié, (entre autres : Yannis Ritsos, Améla Rosselli, Inger Christersen, Bernard Noël, Jean-luc Bayard, Aris Alexandrou, André Breton, Georges Bataille, James Baldwin, les correspondances de René Daumal & Léon Pierre-Quint, celles de Roger Gilbert-Leconte & Léon pierre-Quint) Elle s'est lancée aussi dans une remarquable collection de livre autour de sa passion pour la Typographie et cette collection La Bibliothèque Typographique compte aujourd'hui une dizaine de livres fondamentaux.


Mais si je devais mettre en lumière qu'une part du travail d'éditrice d'Isabella Checcaglini, ce serait pour ce qu'elle a entrepris de réaliser avec l'oeuvre d'Alejandra Pizarnik, poète Argentine, qu'elle a décidé de publier ou republier dans son intégralité.


Voilà ce que livrait Isabella à une revue Américaine :



photographie Olivier Roller tous droits réservés

éditer/démystifier

par Isabella Checcaglini

La chance de pouvoir publier les œuvres complètes d’Alejandra Pizarnik (en France, en traduction française1) nous a été donnée grâce à la spécificité de notre projet d’édition : concevoir un ensemble de volumes retraçant la vie de l’œuvre, autrement dit suivre un ordre chronologique et bibliographique en publiant les livres parus du vivant de l’auteur l’un après l’autre, tels qu’elle les avait conçus, et en rassemblant les textes inédits dans le respect de la méthode de travail propre à Alejandra Pizarnik.

Dans cette perspective, l’image sentimentale-poétique dans laquelle trop souvent Alejandra Pizarnik, sans distinction entre son œuvre et sa vie, a été prise, figée et réduite, prend un coup, le miroir où certains lecteurs, écrivains et critiques voulaient se refléter est brisé. Le désespoir de Narcisse laisse la place aux aventures d’Alice au pays des merveilles. Le «personnage autobiographique» (comme le définit César Aira) créé par Pizarnik n’est que de la littérature et représente singulièrement sa théorie et pratique de l’écriture.
Dès La dernière innocence (son faux premier livre) «la jeune fille trouve le masque de l’infini» et lâche avec Rimbaud « La dernière innocence et la dernière timidité ! C’est dit ! Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons »2.

Notre édition commence par la fin – par la publication de L’Enfer musical, son dernier recueil de poèmes paru en 1971, un an avant la mort de l’auteur, et un recueil de proses inédites (que nous avons intitulé Cahier Jaune) – pourquoi ? 
Parce que le dernier livre publié, achevé, serait pour Pizarnik le plus abouti, au sommet de sa recherche, chaque livre publié étant pour elle une étape qui lui permet de recommencer et d’aller plus loin. Mais aussi parce qu’elle a renié son premier livre, La tierra más ajena (paru en 1955, jamais réédité en espagnol avant l’édition, de référence, de sa Poesia completa, chez Lumen en 2000). Évidement nous éditerons ce livre, jamais traduit en français, mais après avoir publié toute l’œuvre telle qu’elle la définissait, et l’éditerons en même temps que l’intégralité des Journaux, dont l’écriture couvre18 années, la moitié de sa vie, allant de 1954 à 1972, car cela permettra de fermer la boucle, en découvrant la voix d’avant l’œuvre et telle qu’elle y entrera en l’accompagnant tout au long de sa recherche, à la fois autre et la même.

Pourquoi alors avons-nous édité en même temps le Cahier Jaune, un recueil de textes jamais rassemblés par l'auteur ? Parce qu’il représente un projet de livre qui obsédait Pizarnik et qui est resté inconnu du public. Parce qu’on y découvre un côté caché, par la légende et la critique, d’Alejandra Pizarnik, sa prose, son rire, son «personnage autobiographique» et sa déclinaison de figures féminines, mais aussi sa méthode. Parce que ces textes, inédits en français, sont le fruit de plusieurs années d’un travail forcené sur lequel Alejandra Pizarnik revient à maintes reprises dans ses Journaux3.

Ce que je veux, c’est écrire de la prose. Respect envers la prose, excessif respect envers la prose. 21 juin 1964

Désir profond, inexprimable (!) d’écrire un petit livre en prose.

1er mai 1966

Urgence à commencer un petit livre en prose. Le thème pourrait en être, précisément, cette urgence vide. La nécessité d’écrire et la non nécessité de transmettre quoi que ce soit. Il ne s’agit pas tant du thème, je le sais bien, mais du fait de passer tellement de temps à corriger après avoir écrit. Mais qui donc me bouscule ? Je pourrais écrire ce livre lentement. Quelque chose urge, me presse. Pressentiment de ma mort ou simple désir d’évasion ?

12 mai 1966

Si je veux écrire en prose, tout est là* : dans la savante manière de configurer une phrase. / Pourtant, je n’accepte pas qu’un poème en prose soit terminé –
si long soit-il – avant qu’il n’ait traversé l’épreuve de feu de ma dure, languissante et terrible “méthode”, inventée par moi pour me martyriser.

Mon plus grand désir : finir mes proses, faire un livre, ne plus rien avoir à corriger.

30 juillet 1966 1 août 1966

A[lberto] M[anguel] a lu les treize proses de mon C[ahier] Jaune* et elles lui ont toutes plu ; il a trouvé qu’elles étaient prêtes pour une publication.
[...]Mais qu’arriverait-il si je publiais tout ce que j’écris ? Il n’arriverait peut-être que de bonnes choses, et rien d’autre ?

2 juillet 1968

Problèmes principaux : organisation et temps. Instants d’aliénation, comme ces heures heureuses, hier, où j’ai cru possible de publier le C[ahier] Jaune* [...]. Non. Je pourrai tout au plus avoir recopié les proses (écrites mille fois) de C[ahier] J[aune]* qui ne compte que treize textes. Et je me demande si ça en vaut la peine.

4 juillet 1968

* en français dans le texte

Parce que oui, ça en vaut la peine. Parce qu’il nous sert à nous confronter aux problèmes spécifiques de l’édition de textes inédits. En faire un volume à part suscite des interrogations : les doutes et les difficultés, dont Alejandra Pizarnik témoigne dans ses journaux, ne disparaissent pas quand on veut publier ce petit livre en prose que l’auteur n’eut pas le temps de composer. Mais ne s’agit-il pas de réaliser ce qui resta en partie un désir (en partie parce qu’à partir de 1968 les livres de « poèmes » d’Alejandra Pizarnik sont aussi des recueils de « proses » – Extraction de la pierre de folie, L’Enfer musical). Personne ne peut prétendre deviner ce que l’auteur aurait fait. Des choix alors s’imposent (l’ordre et la version des textes à publier) et imposent de se confronter à la terrible méthode de correction toute particulière d’Alejandra Pizarnik. Écrire et réécrire sont indissociables chez elle : elle recopie sans cesse ses textes, les modifie, les coupe, les rassemble, en fait de nombreuse variantes. Dans notre Cahier jaune figure l’ensemble des textes publiés par Ana Becciu dans le volume de Prosa completa (Lumen, 2002) sous le titre « Relatos », ensemble né d’un long travail s’appuyant directement sur les manuscrits, tapuscrits et textes imprimés corrigés à la main par Alejandra Pizarnik, tous conservés dans des pochettes classées par l’auteur comme textes «finis» ou «corrigés»4. Cependant, nous avons préféré choisir un ordre chronologique, selon la date de composition, et nous avons repris quatre textes5 figurant dans le volume de Poesia chez Lumen, principalement pour restituer un ensemble publié par Alejandra Pizarnik dans la revue Sur. En effet on ne saurait distinguer prose et poésie (le court texte intitulé « Poème » qui se présente sous forme de notice de dictionnaire pour le mot « Chercher » le montre remarquablement). À l’évidence le travail d’Alejandra Pizarnik, dans et par la prose, relève de sa recherche strictement poétique qui ne se limite pas aux vers qui la consumeraient en s’amenuisant. Elle ne cherche pas à disparaître en ciselant du bref et du rare, elle rêve toujours d’un livre et de l’ineffable : Quant au petit livre très beau, je ne saurai si je peux le faire que lorsque je me déciderai à le faire. [...] Pourquoi est-ce que je ne me consacre pas à mes proses ? Parce que ce sont des poèmes, ils appartiennent à l’ineffable. (3 mai 1966).

Ce geste inaugural montre bien la recherche que nous avons commencée, premièrement bibliographique et documentaire6, ensuite graphique. En effet, il a été aussi important de penser à l’aspect plus directement matériel, la forme à donner à cet ensemble de volumes qui vont constituer les œuvres complètes d’Alejandra Pizarnik tout en respectant la particularité de chacun.

Le couleur lilas7 et le caractère typographique8 pour les couvertures sont fixes, la mise en page de l’intérieur reprend à chaque fois celle de l’édition originale – spéciale celle de L’Enfer musical pour lequel aussi le caractère d’époque a été restitué tellement la disposition du texte sur la page l’imposait. Nous ne souhaitons pas faire des fac-similé ni chercher le mimétisme, mais aimons les lettres et quand le dessin de la lettre fait un clin d’œil à la littérature, comme chez l’argentin Alejandro Le Celso qui a crée un caractère contemporain appelé «Borges», à partir des lignes classiques d’un Garamond, avec lequel nous avons composé le Cahier jaune et que nous allons utiliser pour tous les textes inédits.

Depuis nous avons édité, dans notre ordre chronologique à rebours, 8 autres titres :
Extraction de la pierre de folie, Les travaux et les nuits, La comtesse sanglante, Arbre de Diane, Les perturbés dans les lilas (sa seule pièce de théâtre, restée inédite), Textes d’Ombre (ses derniers écrits, restés inédits et introduisant ses derniers avatars Ombre et Ombre, l’une survivant à l’autre), Les aventures perdues, La dernière innocence. Et nous n’avons pas fini.
Par le livre – «instrument spirituel» – nous espérons faire vivre l’œuvre d’Alejandra Pizarnik. Chercher la spécificité de son œuvre est indispensable pour réfléchir à sa publication et la donner à lire dans le respect de sa construction afin de la connaître ou de la découvrir telle qu’en elle-même et que l’éternité la change...

1 Traductions confiées à Jacques Ancet et à Étienne Dobenesque. 2 « Mauvais sang », Une saison en enfer.

3 En français partiellement publiés chez Corti en 2010 (traduction d’Anne Picard, ici citée), d’après la première édition espagnole de 2003, revue, corrigé et largement augmentée en 2013 (toujours chez Lumen, Barcelone).

4 Rare qu’il y ait une seule version d’un texte : si elle ne le détruit pas, Alejandra Pizarnik ne cesse d’y travailler, souvent pendant des années. Ainsi quand elle publie en revue ou dans un journal, comme c’est le cas pour certains textes présentés ici (ci-dessous les références des publications parues de son vivant), il ne s’agit que d’un état, d’une étape. « Un visage » a été publié dans La Gaceta , San Miguel de Tucumán, 29 mai 1966.

« En l’honneur d’une perte », « Poème », « Interdit de regarder le gazon », « Les unions possibles » ont été publiés dans Sur, n° 284, Buenos Aires, 1963.
« Paroles » a été publié dans La Gaceta, San Miguel de Tucumán, 22 août 1965.
« Dialogues », « Méfiance », « Dévotion » ont été publiés dans Mundo Nuevo, no 7, Paris, janvier 1967, sous le titre de Pequeñas Prosas.

« Violaire », « La vérité de la forêt », « Tragédie », « Fillette au jardin » ont été publiés dans Revista de Occidente, no 100, Madrid, juillet 1971, sous le titre de Momentos.
« Une trahison mystique » a été publié dans La Gaceta, San Miguel de Tucumán, 22 février 1970.
« La céleste silencieuse au bord du marécage », a été publié dans La Estafeta Literaria, no 379-380, Madrid, 1967.

« Les morts et la pluie » a été publié dans Zona franca, no 4/63, Caracas, 1968.
« À temps et non » a été publié dans Sur, no 314, Buenos Aires, 1968, sous le titre « À temps ».
« L’homme au masque bleu » a été publié dans Papeles de San Armadans, Madrid-Palma de Majorque, 1969.
« Tangible absence » a été publié dans La Gaceta, San Miguel de Tucumán, 6 agosto 1970.
« Exercices sur les thèmes de l’enfance et de la mort » a été publié dans La Gaceta, San Miguel de Tucumán, 2 avril 1972.
« Portrait de voix » a été publié dans Árbol de fuego, no 52, Caracas, juillet 1972.

5 « En l’honneur d’une perte », « Poème », « Interdit de regarder le gazon » publiés avec « Les unions possibles » dans Sur, n° 284, Buenos Aires, 1963 & « La céleste silencieuse au bord du marécage » publié dans La Estafeta Literaria, no 379-380, Madrid, 1967.

6 Nous avons répertorié, trouvé et lu toutes les traductions françaises déjà existantes mais n’avons pas réussi à tracer une chronologie de toutes les publications originales d’Alejandra Pizarnik, parues en revue et en volume de son vivant. Malheureusement, les querelles sur les éditions posthumes n’ont pas apporté de recherches précises, une bibliographie exhaustive ainsi qu’une classification détaillée de ses archives (conservées à la bibliothèque de l’université de Princeton) restent à faire. Nous avons consulté la plupart des éditions originales (livres et plaquettes) et des éditions espagnoles posthumes, ainsi que travaillé sur ses archives (à Princeton et à Caen à l’IMEC (Institut Mémoire de l’Édition Contemporaine) où sont conservées ses nombreuses lettres à André Pieyre de Mandiargues).

7 Fleur, atmosphère et mot omniprésents chez Pizarnik.

8 Knockout, famille de caractère contemporaine inspirée des anciens caractères en bois pour les affiches, il permet de produire une unité dans la différence, grâce à ses déclinaisons.

 

 

SAS LE MARULAZ


Fanny Robbe

&

Patrice Forsans

 

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